Sea France la Galère syndicale
11/02/2012 | Tribune | Actualité des Ressources Humaines
François Chérèque a lâché le syndicat Cfdt de Sea France définitivement infréquentable. Un évènement ! Il n’y a pas si longtemps il expliquait à un débat, interpellé sur le décalage flagrant entre son discours somme toute de bon aloi et des pratiques de certaines sections syndicales dans les entreprises que la responsabilité en incombait aux employeurs qui n’avaient que les syndicats qu’ils méritaient. Il semble donc renoncer à l’amalgame syndicat voyou – patron voyou et assumer des dérives – au demeurant isolées – dans son organisation.
Il faut dire que pour ce qui est de ces marins syndicalistes la barque est chargée ! Les langues se sont déliées et la Presse nous en a appris de belles. Règlements de comptes violents qui se finissent dans le bassin, menaces, intimidations, népotisme et prévarication. Sans parler d’une enquête pénale en abus de confiance sur les tabacs et boissons, il est vrai que l’économie du transmanche passe plus par les ventes à bord que le prix du billet.
Résultat d’années de compromissions dans une entreprise qui de la somme de la Sncf et de l’activité portuaire semble n’avoir retenu que les mauvais côtés des deux qui pourtant méritaient mieux. Mélange des genres qui en son temps avait abouti à donner aux marins du transmanche qui rentrent chez eux le soir comme des employés le statut et les avantages des marins au long cours qui partent six semaines et voient la terre du bout d’un appontement pétrolier dans le désert.
La Cfdt avait fermé les yeux. Comme la Cgt sur les exactions des Continental, dockers et autres Cellatex pour lesquels elle a toujours les yeux de Chimène. Sans doute de crainte qu’ils ne partent à Sud où on est moins délicat. Certains justifient même les débordements violents au nom de l’existence dans le syndicalisme français d’un courant anarcho syndicaliste. Pseudo exception française qui n’est qu’une réécriture tendancieuse de l’histoire du mouvement ouvrier. Jules Guesde n’était pas Jules Bonnot !
Les marins ne sont pas seuls même s’ils font la régate en tête. Les scandales impliquant Comités d’entreprises et syndicalistes se suivent avec une belle régularité. Celui d’Air France en quasi faillite, de la Ratp qui a couvert un harceleur, d’Edf qui après avoir racheté Trigano –inattendu cas pratique du capitalisme populaire- est au bord de la cessation de paiement malgré son confortable pourcentage sur nos factures, de la Sncf où en son temps un Ce d’établissement a vu son responsable condamné pour harcèlement d’un de ses propres représentants du personnel. Arrêtons la liste elle fait la une des journaux.
Les employeurs se garderont de donner des leçons. Ils ont suffisamment tourné la tête pour ne pas voir. Le Président d’Air France qui déclarait qu’il ne pouvait rien faire dans sa qualité de Président du Ce pour éviter la déroute se moque gentiment du monde. Il pouvait évidemment alerter, mettre en garde, se désolidariser. Président du Ce il ne pouvait que voir et savoir ce qui se passait, ce que devenait l’argent qu’il versait. Le contraire inquiéterait. Comme tant d’autres il a choisi de ne pas le faire et de laisser aller.
Avec le temps c’est tout un système de compromis qui s’est mis en place. Il est loin le temps où l’action syndicale était un bras armé de la lutte des classes. De petits arrangements en renoncements au quotidien chacun s’est installé et y a vu son avantage. Les employeurs se sont bien accommodés de syndicalistes mobilisés sur l’action sociale. Pieux euphémisme pour désigner un vrai business de loisirs et de voyages. Ceux-ci confrontés aux exigences de la gestion quand ce n’était pas d’être eux-mêmes patrons se sont vus moins ardents à tuer la poule aux œufs d’or d’employeurs si généreux. Et qui leur assuraient, places, confort et avantages. Combien de délégués devenus permanents n’ont plus qu’un lointain rapport avec leur établi ou leur bureau ? Ce qui au bout du bout arrange bien du monde. Du compromis à la dérive le glissement a parfois eu lieu. Sans que les acteurs liés par leur pacte tacite ne puissent ou ne veulent le freiner. Il ne faut dès lors pas s’étonner que ça et là quelques voyous encartés aient pu faire main basse sur le système.
Il ne faut pas pour autant laisser à penser que l’édifice français de relations sociales serait devenu mafieux. Ce serait tout à fait excessif. D’ailleurs rien de français là dedans, des représentants des plus grands syndicats allemands ont été pris dans des affaires mêlant parties fines et voyages au soleil. Et les cas avérés ne doivent pas masquer la forêt de représentants dévoués et désintéressés. Ils ne sont pour autant pas isolés. On se tromperait autant à évoquer des soldats perdus, brebis galeuses d’un monde sans tâches. La réalité est plus nuancée. Elle est celle d’un mouvement qui a perdu ses repères. A qui les moyens légitimes donnés aux fins de son action ont fini par supplanter l’action elle-même. Une machine qui parfois semble tourner pour elle-même.
Notre millefeuille de représentation sociale date pour l’essentiel des Lois Auroux de 82. Celui qui en reprendrait aujourd’hui les motivations n’y trouverait probablement rien à redire. Elles avaient comme ambition de transformer profondément les relations de travail en France, et mettaient pour cela l'accent sur la responsabilisation des différents acteurs sociaux, salariés, syndicats et chefs d'entreprise. En étendant la citoyenneté à la sphère de l'entreprise et en stimulant les initiatives individuelles et collectives. C’était juste et nécessaire. Pour autant la pratique s’est révélée bien décevante.
Bien souvent rien de bien méchant dans ce qu’il en est advenu. Nombre de syndicalistes sont devenus gestionnaires de voyages ou de nuitées en centres de vacances. Cadeaux de Noël, Fête des Mères et Chèques Vacances ont mobilisé leur énergie. On a opportunément inventé le concept de rémunération indirecte pour les plus scrupuleux. Des générations entières d’élus se sont engouffrées dans la brèche. Les heures de délégation nombreuses en ont été le moyen. Il le fallait sans doute car il n’aurait pas fallu compter sur la bonne volonté des patrons pour que le système fonctionne. Qui niera que parfois elles en sont devenues la finalité. L’enthousiasme généreux d’après 81 a fait place à la professionnalisation des délégués. Une population parfois bien éloignée du militant proche du terrain et ou le meilleur côtoie le moins bon.
La réalité est qu’il arrive que les fonctions de représentant du personnel soient tenues par des gens tentés d’user des aides à l’exercice de leur mission comme d’avantages personnels. Les salariés savent bien qu’un mandat est parfois une protection dont eux-mêmes ne bénéficient pas. Si la tentation n’avait pas existé le législateur n’aurait pas dû inventer des procédures de contestation des désignations pour les cas les plus voyants. Et c’est ainsi que cahin-caha le syndicalisme français s’est installé dans cette routine de coexistence avec l’employeur. Lequel l’a gérée à grands renforts d’experts des relations sociales eux-mêmes partie prenante du système. Le dialogue social y a peu gagné, la paix sociale beaucoup.
Qui s’en serait plaint ? A ce jeu de barbichette chacun s’accommode du statu quo. Employeurs qui ont laissé faire pas mécontents de voir les délégués s’éloigner du terrain. Centrales syndicales enfermées dans une logique de confrontation où il n’est pas aisé d’accepter sa part de responsabilité. Politiques et administration qui du dialogue social n’ont retenu que les formalismes. Ainsi vont les tranquilles ronronnements d’un système devenu souvent avec le temps aussi consensuel que peu revendicatif
C’est sur ce terreau bien commode que les voyous ont fait leur beurre. Ils ont profité du non-dit qui arrangeait tout le monde. Fort de la légitimité attachée à chaque acteur du jeu social ils ont tranquillement mis en place leur propre système. Certains par dérive d’un fonctionnement qui les a grisés et dont ils ont fini par perdre le contrôle. D’autres par souci de se protéger et de garder à tout prix la main sur le fief qu’ils s’étaient bâtis. Les caractères particuliers ont ajouté ici les malversations, là la violence.
Sea France est un extrême. Isolé parce que caricatural dans ses excès. Mais pas une exception. Ce n’est pas un contre modèle. Mais un pur produit d’un système poussé à bout dans ses contradictions. La Cfdt a entrepris d’exclure sa section de Sea France. Elle fait bien. Mais ce serait mieux si elle saisissait cette opportunité d’ouvrir un débat sur le fonctionnement du système de représentation du personnel.
Philippe Canonne

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