Les espaces ouverts ou la crise de l’intimité au bureau

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Selon une étude internationale menée par le département recherche de Steelcase, WorkSpace Futures, 95 % des salariés interrogés affirment qu’il est important de jouir d’une certaine intimité au travail. Or 41 % assurent ne pas avoir la possibilité d’effectuer une tâche en privée. Faut-il alors revenir au temps où les employés étaient isolés dans des bureaux individuels ? C’est la question sur laquelle à travailler Catherine GALL et l’équipe de recherche Workspace Futures, Steelcase. Rencontre et éléments de réponse.

 

Comment avez-vous mis en place cette étude ? Comment vous êtes-vous organisés ?

L’étude a durée plus de deux ans, auprès d’un échantillon de 10 000 personnes réparties, dans 14 pays, sur les 5 continents. 20 chercheurs de Steelcase, issus de différents cursus allant du social à la psychologie en passant par la sociologie, l’anthropologie (…)  ont travaillé sur cette question. Depuis longtemps, nous nous  intéressons à la question du travail collaboratif en entreprise. Nous l’avions observé sous l’angle culturel, analysé au travers de ses outils, notamment relatifs au télétravail (…)   et puis nous avons réalisé que cela faisait un moment que nous n’avions pas analysé l’angle du travail dans l’intimité. A savoir le besoin de concentration, la recherche des éléments qui sont nécessaires pour réaliser une production individuelle intellectuelle dans le cadre professionnel. Cette problématique est dans les faits, peu visible, quelque peu cachée sous le tapis, car finalement le choix des aménagements dans les entreprises est avant tout dicté par des impératifs économiques. Et puis, nombreuses sont celles qui ont forcé le trait sur la nécessité de faire collaborer les gens, de les amener à se rencontrer, à communiquer… Quelle est la place de la concentration et comment se fait-elle dans ce type de contexte ?  Dans un premier temps, pour répondre à cette problématique nous avons noué un partenariat avec une unité spécialisée en neurosciences de l’université de Géorgie, à Atlanta. Avec eux, nous nous sommes intéressés aux besoins cognitifs et neurologiques nécessaires à la concentration. Par la suite, nous avons abordé cette étude via des nombreuses lectures, des interviews, des entretiens avec des spécialistes. A la fois des praticiens, des architectes, des experts en immobilier, des médecins du travail, des ergonomes, des psychosociologues(…) et bien entendu des travailleurs !    

 

Qu’est-ce qui est ressorti de cette étude et qu’est-ce qui vous a surpris ?

Si le besoin d’intimité dans le travail est un besoin universel, que l’on soit en Europe, aux Etats-Unis, au Moyen-Orient, en Afrique ou encore en Asie, il s’exprime cependant différemment d’un continent à l’autre. Un exemple très simple, en Europe, il est essentiellement incarné par une porte fermée et un accès à un espace que l’on peut clore. Une aspiration quasiment inatteignable en Asie, compte tenu de la densité de la population et de leur façon de vivre eux-mêmes dans des habitats très petits. Là-bas, la notion d’intimité n’a donc par la même consonance qu’ici.  Dans les pays prônant une culture individualiste, comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les gens expriment plus fortement leur désir volontaire de solitude. Un besoin beaucoup moins formulé dans les cultures collectivistes, comme en Chine. Nous avons aussi observé, plus globalement, et ce partout dans le monde, qu’aujourd’hui tout ce que l’on fait est visible et surexposé. Des réseaux sociaux aux structures immobilières des entreprises, tout est de plus en plus ouvert. Or, la plupart des gens ont besoin de s’isoler, de se détacher, pour retrouver un refuge à l’instar de la caverne de Platon, un lieu où l’on peut pleinement être soi et donner le meilleur de soi-même.   

 

Dans les faits, quelles sont les difficultés rencontrées par les travailleurs, en termes de concentration via ce manque d intimité ? Combien sont-ils à se montrer insatisfaits ? 

Aujourd’hui,  si 95 % d’entre eux affirment qu’il est important de jouir d’une certaine intimité au travail, 41 % assurent ne pas avoir la possibilité d’effectuer une tâche en privée. Lorsque nous les interrogeons sur les raisons précises liées à un manque de concentration, ils parlent inévitablement de l’acoustique, du manque d’espace, d’un territoire rogné, de la densité de personnes autour d’eux. Nous avons pu observer que les écouteurs sur les oreilles était l’un des seuls outils leur permettant d’être en immersion dans leur propre univers.  C’est le moyen détourné le plus visuel pour démontrer un mal-être ambiant dans l’espace de travail. Il y aussi les piles de livres qui s’amoncellent sur les bureaux pour cacher ce que l’on fait.

 

On nous a pourtant vanté pendant longtemps les atouts de l’open space, les collaborations à l’instant T… Cela ne serait donc par raccord avec la quête d’intimité de l’être humain ?

Tout est toujours une question d’équilibre, car il y a des espaces ouverts où le besoin d’intimité est pris en compte. Où il y a par exemple des endroits privés où l’on peut s’isoler pour passer un coup de téléphone. La nouvelle donne de l’intimité c’est de comprendre qu’elle n’est pas "ON" ou "OFF", mais que tout le monde y a droit et en a besoin à un moment ou l’autre de la journée. Si ces dernières années le problème de l’intimité au travail ne s’était pas véritablement posé, c’est avant tout car on fonctionnait sur un modèle à l’anglo-saxonne. Cela faisait écho à l’image du leader, nécessairement hyperactif et extraverti, qui est toujours en mouvement et qui parle beaucoup. Or depuis quelques années, notamment aux Etats-Unis, on réalise que ce n’est qu’une image puisque que tout les dirigeants, les managers ont eu aussi besoin de se retrancher, de calme et de recul pour travailler. Ce courant sociologique observé remet la question de l’intimité et de la concentration au cœur des enjeux professionnels. Car dans les faits, nous avons tous besoin de ces instants. Ce n’est plus l’apanage des cadres dirigeants qui ont un espace cloisonné avec la porte qui se ferme. Il faut imaginer ces lieux…

 

Justement, avez-vous imaginé des idées et concepts à même de gagner en intimité ?

Nous avons imaginé et créé une sorte de palette d’espaces facilement déclinables et transposables dans tout type d’organisation. Nous avons aussi imaginé des protocoles d’accès, de lieux privés utilisés via un temps de réservation. Mettre en place une intimité  n’est pas nécessairement compliqué.  Cela peut être, dans un bureau ouvert, l’accès à un fauteuil qui soit un peu enfermé, englobant permettant d’être dans sa bulle… Offrir aux employés des espaces propices à la concentration contribue à accroître leur engagement.

 

Gérald Dudouet