Politique : comment en parler au boulot ?

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Parler politique au travail

A quelques semaines du premier tour des Présidentielles et alors que la campagne bat son plein sur le terrain mais aussi dans les médias, sur les réseaux sociaux, la politique est partout et dans quasiment toutes les bouches. Et l’entreprise n’est pas une exception. Comment peut-on parler politique au travail ? Jusqu’où peut-on aller ? Comment un dirigeant doit-il réagir ?  

Faut-il interdire le débat ? « Une chose est sûre : si vous interdisez le débat, en bons Français qu’ils sont, vos collaborateurs se feront un devoir de braver l’interdit », prévient d’emblée François Enius, conseiller stratégique de dirigeant. De toute façon, depuis 1946, la Convention Européenne des Droits de l’Homme et le Code du Travail protègent le droit des salariés à pouvoir parler de tout sur leur lieu de travail, à la condition de ne faire part que de leurs opinions personnelles. Le salarié peut donc parler de politique au sein de l’entreprise, mais en aucun cas il n’a le droit de militer pour tel ou tel candidat. Exit donc les affiches de campagne ou les tracts collés sur la porte de bureau ou laissés incidemment sur la table haute à côté de la machine à café.

Fixez les règles du débat : partant du principe que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il est donc du ressort du dirigeant d’entreprise de fixer le cadre des échanges.

Et pourquoi pas même, de lancer certains débats d’idées. « Le plus simple, pour débuter sereinement et sans prendre trop de risques, serait de se lancer sur des sujets en rapport avec l’activité de l’entreprise comme l’analyse des propositions politiques susceptibles d’impacter le business. L’exemple le plus pragmatique sera celui du secteur automobile et du débat autour de l’impact, réel ou non, des politiques vertes », illustre François Enius. En abordant lui-même un sujet, le cadre dirigeant oriente et autorise le débat, tout en invitant ses collaborateurs à prendre la parole et à exprimer leur point de vue. Et tout cela dans un climat d’échange, de confiance et de respect qu’il aura su instaurer. « Rapprocher les idées au contexte de l’entreprise doit permettre, le cas échéant de mieux gérer la largeur du débat. Il faudra s’armer de courage et ne pas hésiter à creuser et à comparer les programmes en compétition, plutôt que de n’évoquer que tel ou tel candidat », ajoute-t-il. Un vrai débat de fond, voilà ce que le chef d’entreprise doit pouvoir proposer ! Et peu importe que Sophie se laisse séduire par le revenu universel de Benoît Hamon, que Paul ne jure que par Jean-Luc Mélenchon ou que Jacques affirme son intention de voter Marine Le Pen ! « La démarche imposée est avant tout intellectuelle : mieux comprendre ensemble les sujets, pour mieux anticiper les réformes attendues et leurs incidences », insiste-t-il.

Sélectionnez des thématiques professionnelles : « les thèmes phares de la campagne doivent être abordés avec précaution car certains approchent de la sphère privée. Et les Français aiment à cultiver une certaine discrétion quant à leurs orientations religieuses, sexuelles… Il sera toujours plus judicieux de mener une analyse comparative à un déroulé d’opinion car le rôle de dirigeant n’est pas le dogmatisme partisan mais la réflexion et l’anticipation du cadre de travail », recommande vivement François Enius.

Sous quelle forme organiser le débat politique ? Le dirigeant, selon sa personnalité, aura plus ou moins de facilité à rendre le débat informel. « A l’inverse, s’il n’est pas à l’aise avec la question, il existe des alternatives comme l’organisation d’un déjeuner ou encore d’un afterwork sur les thématiques politiques en lien avec le secteur d’activité. Cette initiative doit permettre de rassembler autour de l’actualité, tout en ouvrant implicitement la voie de l’échange », conseille cet expert.

Que faire en cas de dérapage ? Pour recadrer les troupes, le dirigeant peut par exemple reformuler le débat en présentant les différents programmes sous l’angle de l’impact plutôt que de la simple opinion. « Il doit oublier son avis propre et se mettre au service de l’échange, faisant, à la manière d’un chef d’orchestre, intervenir les uns et les autres », insiste François Enius. Et de conclure, « si cela ne suffisait pas, si la conversation venait à s’envenimer davantage, une opposition ferme aux mises en causes et invectives personnelles, ainsi qu’un rappel clair des règles seraient de bon aloi. Diriger une entreprise est parfois aussi simple que voter : dans les deux cas, il faut faire appel à son instinct et à son bon sens ! ».

Sylvie Laidet